Reprendre une entreprise industrielle aujourd’hui

Avec Jerôme Barrier, nous avons passé un déjeuner à échanger sur nos projets respectifs ainsi que nos expériences professionnelles passées.  A l’écoute de ton parcours et de ton choix de reprendre une entreprise, te donner la parole est l’occasion de partager avec notre lectorat cette démarche personnelle qui fait que tu es désormais à la tête d’une entreprise industrielle.

Devenir son propre patron, c’est un choix de vie. Savoir trouver l’entreprise à reprendre est un exercice de style particulier. Défendre l’industrie alors que nous la rejetons en France, c’est un vrai pari.

C’est pour toutes ces raisons que je souhaite que tu témoignes sur notre blog afin d’illustrer ce que peut être « Le Business sous un autre regard » pour un homme dirigeant formé aux hautes études de commerce … alors merci pour tes propos sincères.

Pour commencer, quel est ton parcours professionnel en quelques mots ?    Mon parcours professionnel est tout entier centré sur la PME industrielle : 7 ans dans l’industrie automobile, les 3 premières chez Citroën, le reste chez Heuliez, sous-traitant des grands constructeurs. Puis 16 ans comme Directeur du Développement économique de la Vendée, pour dynamiser et accompagner le développement du tissu économique du territoire, principalement composé de PME industrielles familiales, et pour implanter de nouvelles activités industrielles. Dans ce parcours, quinze années de Direction Générale après des fonctions de chef de produit et de directeur marketing et vingt années dans les PME.

Pourquoi reprendre une entreprise après un tel parcours ? Pour des raisons professionnelles mais aussi personnelles et philosophiques : prendre les rennes d’une entreprise « dont les fonds propres sont ses propres fonds » pour reprendre l’expression d’Yvon Gattaz, c’est d’abord se retrouver en position de responsabilité, sans filet de protection. C’est aussi pouvoir exprimer librement son potentiel, mener des projets, motiver des équipes, décider, agir, développer. C’est exercer son « métier d’homme » pour prendre une autre citation, du philosophe Alexandre Jollien cette fois.

Pourquoi choisir une entreprise industrielle ? D’abord une question de goût. J’ai toujours été attiré par la fabrication, le sentiment physique de la production manufacturière, la création de valeur ajoutée par la transformation des produits. C’est aussi un engagement. J’ai travaillé vingt ans dans un territoire, la Vendée, qui n’a jamais cessé de créer, année après année, de nouveaux emplois dans l’industrie ; l’industrie là-bas, ça marche, ça se développe, ça fait envie. Dans le Nord, l’industrie a beaucoup souffert et elle porte une image moins valorisante, parfois même crépusculaire. Ma conviction est qu’il y a une place pour une industrie française conquérante, innovante et productive. Je ne crois pas que notre industrie soit inscrite dans le déclin. A ma toute petite échelle, je serais heureux de le démontrer.


Sur quoi as-tu forgé tes convictions quand tu as choisi cette entreprise?
 Quels étaient tes critères de sélection ? Combien de temps faut-il pour trouver « l’Entreprise » à reprendre ? Je voulais une entreprise industrielle, avec une technologie à ma portée (je ne suis pas un technicien), une PME entre 30 et 70 salariés, localisée dans la métropole lilloise. Malip correspondait parfaitement à ces critères. Je voulais aussi pouvoir m’appuyer sur une équipe en place performante et motivée et de ce point de vue, j’ai été parfaitement servi, mieux encore que je ne l’avais imaginé après avoir rencontré l’équipe de direction, préalablement à la signature. La cerise sur le gâteau, c’est de pouvoir partager avec le cédant des valeurs communes, ce qui est d’un précieux secours pour gérer la phase de transition, nécessairement délicate.

Mon calendrier : j’ai commencé à chercher début mars 2012. J’ai rencontré M Abelé, le cédant, en avril. Nous sommes sérieusement entrés en négociation en septembre et nous avons signé le 19 décembre. Au total entre 8 mois et 4 mois suivant le décompte choisi. Un délai très court au dire des professionnels de la transmission.

Les avis sont partagés. Les médias laissent entendre que de nombreuses entreprises sont à reprendre, d’autres disent qu’il y en a peu en France ? Quelle est ton analyse au travers de ton expérience personnelle ?  C’est un marché déséquilibré. Il y a peu de PME sur le marché, c’est-à-dire déclarées à reprendre et qui ne soient à transmettre, ni dans la continuité familiale, ni à un cadre au sein de l’entreprise, ni à une autre entreprise ; autrement dit, il y a peu de place pour les repreneurs – personne physique. De plus, il y beaucoup de candidats, notamment beaucoup de cadres de grands groupes qui se positionnent à la suite de restructurations après s’être retrouvés sur le marché de l’emploi. Donc l’offre est largement inférieure à la demande. Enfin, le contexte de crise fait hésiter de nombreux cédants potentiels, qui craignent ne pas réaliser leur opération dans des conditions optimales.

Et pourtant il faudrait encourager la transmission qui est souvent l’occasion de redynamiser une affaire, en relançant l’innovation, l’export, l’investissement. « Mieux vaut céder que cesser » comme le dit un slogan du CRA (association de cédants et repreneurs d’affaires). A condition que le financement du rachat ne soit pas supporté exclusivement par l’entreprise.

Quelle est l’activité de ton entreprise ? Quels sont ses atouts pour se développer ?  Malip conçoit et fabrique des produits en composites souples et semi-rigides. Sa vocation est de protéger et mettre en valeur les produits de ses clients : sachets de présentation commerciale, supports de communication, blisters, produits techniques pour l’industrie et le secteur de la santé, couvres-cahiers, etc. Les technologies développées sont la soudure haute-fréquence et ultra-sons, le thermoformage, l’impression numérique et la sérigraphie.
Ses atouts actuels reposent sur son agilité industrielle, sons sens du service et de la qualité (Malip est certifiée ISO 9001) et sa capacité à répondre aux besoins du marché, notamment dans les grandes séries de production. Son développement potentiel s’appuiera sur son bureau d’études et d’innovation, sa spécialisation dans des productions à forte valeur ajoutée, sa capacité à proposer de nouveaux produits au marché.

Tu as pris tes fonctions en janvier 2013. Comment vit-on les premières semaines quand on reprend une entreprise ? Il faut gérer trois emplois du temps à la fois : celui d’un chef d’entreprise qui doit gérer le quotidien, préparer l’avenir, ce qui en général occupe déjà pas mal ; celui de quelqu’un qui découvre tout (la culture de l’entreprise, les hommes et les femmes qui la composent, son business model, sa technologie, son marché, ses clients, ses fournisseurs, bref un nouvel univers où il y a tout à apprendre) ; enfin celui de quelqu’un qui doit conduire le changement, sans doute le plus difficile des trois. Le stress réside dans le fait de mener de front, simultanément, ces trois agendas, en essayant de se tromper le moins possible. Mais en même temps c’est un vrai bonheur et pour moi la confirmation, chaque jour, que ma motivation profonde était bien dans le choix que j’ai fait.

L’ancien dirigeant est-il toujours présent  dans l’entreprise? Comment gère-t-on la transition au sein de l’entreprise ? Entre l’ancien et le nouveau patron? La transition se déroule en trois temps : en janvier, j’ai laissé l’essentiel du pouvoir au cédant, ce qui m’a permis d’apprendre et d’observer. Le véritable transfert des pouvoirs s’est fait début février. M Abelé m’accompagne jusqu’en mai à temps partiel puis restera actionnaire minoritaire pendant encore plusieurs mois. Cette transition par étapes est une heureuse solution mais n’est rendue possible que parce que nous partageons largement des valeurs communes.


L’entreprise a moins de 50 salariés ; comment ont-ils appris la nouvelle ? 
Quelles ont été leurs premières réactions ? Ont-ils des attentes particulières vis-à-vis de leur nouveau patron ? Le mieux serait de leur demander … Ils ont appris la nouvelle par étapes car le cédant a été très transparent. De ce fait ils étaient dans l’attente et espéraient le changement. J’ai reçu un accueil très chaleureux, sans doute un peu angoissé au départ mais la confiance réciproque s’est très vite instaurée. Ils attendent bien sur de moi que j’apporte un nouveau développement pour l’entreprise à laquelle ils sont très attachés.

Quelles sont les expériences marquantes de ton parcours qui te servent dans le choix que tu as fait aujourd’hui ? C’est l’expérience au sens large, faite de la sédimentation de milliers d’expériences, qui est utile. C’est elle qui permet de décider, de rester lucide, d’avoir une vision et de garder sa sérénité. La gestion d’une équipe de quarante personnes pendant quinze ans a été une expérience irremplaçable. La combinaison de la pratique du management et de formations à la maturité personnelle on constitué un apport décisif. Mon expérience en Vendée, sous la houlette d’un décideur charismatique, tout à la fois homme de projets et de convictions, a été d’une richesse exceptionnelle.

Depuis deux mois que tu as repris, as-tu été surpris? Quelle a été la première action que tu as mise en place en arrivant ?  Surpris pas vraiment car j’avais réalisé un diagnostic précis de l’entreprise et de son business model afin de bâtir un projet. Je dirais plutôt que j’ai été « dépassé » par mes prévisions : tout est plus extrême que prévu, les bons comme les mauvais côtés. J’ai d’abord communiqué avec les équipes de l’entreprise. C’est essentiel. Mes premiers changements ont été dans l’ordre de la gestion ; aujourd’hui je vais me concentrer sur la politique commerciale.

Avec ce début d’expérience, quelles idées souhaiterais-tu transmettre à ceux qui souhaitent reprendre une entreprise ? Il faut avoir de la motivation et de la conviction. C’est une expérience extraordinaire et enthousiasmante. Mais elle consomme un peu d’énergie …

Cette interview est la première de la série « Entreprendre ». Mon idée est de suivre l’aventure de Jérôme Barrier et de son entreprise. Je vous donnerai à nouveau rendez-vous dans quelques mois pour en savoir plus sur leurs évolutions … à suivre

Caroline VALENT