Inviter la nouvelle génération à apprendre du monde qui l’entoure

Interview de Christophe Sempels,

professeur de stratégie et de développement durable à Skema Business School 

Bonjour Christophe,

J’ai eu la chance de participer au lancement de ton projet pédagogique innovant que tu as lancé le 11 octobre à Lille, Nice et Paris. En partageant ce moment et suite à nos différentes discussions autour de la construction de ce projet ambitieux et d’envergure, d’évidence ton témoignage peut inspirer d’autres à oser enseigner autrement en intégrant les enjeux de demain. Ton regard sur l’évolution de notre monde, la manière d’appréhender notre économie de demain et ton invitation à  « une mise en tension d’une pratique managériale/d’une situation d’entreprise par un ou plusieurs enjeux du développement durable » sont autant de raisons qui m’incitent à te donner la parole.

Comment t’es venu l’idée de ce projet pédagogique dont le fondamental repose sur une enseignement apprenant ?

Ce projet pédagogique est né de Movilab, un dispositif d’incubation de modes de vie durable in vivo. Dans le cadre des activités de Movilab, nous incubons à Mouans-Sartoux une télévision citoyenne participative, qui place la participation citoyenne et l’émancipation des publics (passage d’un statut de “consommateur” passif à un statut de “contributeur” actif) au cœur du dispositif. Ainsi, si le média et l’approche télévisuelle citoyenne sont les supports avec lesquels nous travaillons, ils ne sont que des prétextes – la télévision étant un véritable dénominateur sociologique – pour animer des processus participatifs et faire travailler ensemble des publics qui n’ont pas forcément l’occasion de collaborer habituellement. Et lorsque la magie de la participation opère, elle peut générer des transformations remarquables auprès des publics impliqués. C’est précisément cette transformation qui est recherchée par ce projet incubé, comme l’illustre l’exemple ci-dessous.

Ainsi, à Marseille, O2Zone – un des partenaires clés de Movilab – a proposé à des jeunes d’une cité sensible de réaliser un documentaire sur la police et la justice. Voilà bien des mondes qui ont à l’égard des uns et des autres des préjugés tenaces. En invitant des jeunes réputés difficiles à monter un reportage sur la police et la justice et en les accompagnant pour réaliser un travail de qualité, une très belle transformation s’est opérée. Pour réaliser leur projet, les jeunes ont dû fréquenter la police, les accompagner en mission, assister à des audiences, rencontrer des magistrats, … bref entrer dans la logique du monde policier et judiciaire pour pouvoir en rendre compte ensuite. Ces rencontres ont fait bouger les préjugés des uns et des autres. Sans tomber dans l’évangélisme, les forces de l’ordre et les membres du pouvoir judiciaire ont découvert des jeunes à qui on peut confier un projet complexe, qui sont dignes de confiance et qui ont à cœur de réussir là où ils sont si souvent mis en situation d’échec avant même de commencer. Les jeunes quant à eux découvrent un autre visage des forces de l’ordre et des juges. Ils ont pris conscience de la réalité et de la dureté de leur métier. A la sortie, une transformation s’est opérée. Ces publics généralement en tension ont trouvé des espaces de partage qui ont pu faire émerger de nouveaux types de relation.

Transformation, voilà le maître mot qui a retenu mon attention dans cette expérience. Et quel est l’objectif de l’éducation si ce n’est la transformation des étudiants dans leur prise de conscience, leurs connaissances et leurs compétences.

 L’idée d’utiliser une approche média collaborative dans l’un de mes cours me permettait donc de satisfaire aux objectifs suivants :

  • Permettre aux étudiants de vivre une expérience pédagogique différente plutôt que de la subir (passage à une logique d’active learning favorisant l’autonomisation et la responsabilisation dans la construction des connaissances).
  • Permettre aux étudiants de se confronter au réel pour prendre conscience de la manière dont le développement durable questionne aujourd’hui le monde de l’entreprise et les pratiques de management, à travers la rencontre d’acteurs impliqués dans ces transformations.
  • Utiliser un support ludique pour conférer à cette expérience pédagogique un attrait spécifique (utilisation de la vidéo, d’outils collaboratifs, d’une monnaie complémentaire d’apprentissage, …).
  • Développer une base de reportages faits par les étudiants et qui pourront être utilisés dans d’autres contextes comme matériel pédagogique (co-créer des ressources qu’ils retrouvent par la suite dans d’autres cours).

Que souhaites tu démontrer au travers de ce projet ?

Que le développement durable, dans la diversité de ses composantes, met l’entreprise et un grand nombre de ses logiques en tension. Que ces tensions vont croissantes et qu’elles exercent une pression de plus en plus grande sur l’entreprise, qui doit donc s’y adapter en modifiant son approche stratégique et ses processus de création de valeur, sa relation aux parties prenantes internes et externes, ses mécanismes de capture de la valeur… Bref, c’est le management dans sa globalité qui est mis en débat.

Le dire aux étudiants dans le cadre d’un cours classique est une chose. Leur permettre d’aller sur le terrain, de rencontrer des dirigeants ou des responsables de tout milieu, de questionner, de décortiquer, de comprendre une réalité complexe en est une autre.

Par ailleurs, nous présentons toujours le développement durable à nos étudiants sous un double prisme : faire moins mal la même chose ou faire radicalement différemment. S’ils ont le choix de leur angle d’attaque, nous les invitons néanmoins à aller chercher la pointe de l’innovation en les encourageant à adopter la seconde posture. S’ils choisissent cette orientation, nos étudiants peuvent du coup relier le développement durable à l’innovation, ce qui est également l’un de nos objectifs.

Cette démarche éducative peut–elle inspirer voire aider les entreprises et organisations dans la réflexion de leur Business Modèle ?

Je ne sais pas si nous pouvons avoir une ambition aussi grande, mais les interactions des dirigeants avec nos étudiants sont l’occasion de bénéficier d’un miroir et de questions parfois un peu naïves… mais ce sont souvent celles-là qui vont progresser une réflexion.

Par ailleurs, le matériel collecté sera évidemment trié, mais les meilleurs reportages seront rendus largement disponibles et pourraient susciter des premières ressources intellectuelles pour amorcer une  réflexion de fond. Néanmoins, cela n’est pas l’objectif premier et il existe des moyens bien plus efficaces pour les entreprises d’évaluer la robustesse, ou devrais-je dire la fragilité à concilier une performance économique avec une performance environnementale et sociale. Etudier les limites et les impasses d’un modèle économique pour un dirigeant, voilà ce qui pour moi est de nature à le mettre en mouvement.

A plus long terme néanmoins, j’ai l’espoir que certains étudiants entrant sur le marché de l’emploi deviennent des agents de changement d’un système économique malade qu’ils ont appris à diagnostiquer, à comprendre et à faire évoluer.

Au delà de ton métier d’enseignant, as-tu d’autres engagements dans l’accompagnement du développement durable dans les entreprises ?

J’ai effectivement la chance d’être impliqués sur de nombreux projets qui complètent et s’interfacent à merveille avec mon métier de professeur. Je suis d’abord le co-fondateur de Movilab et à ce titre, j’ai la chance d’interagir et de porter un nombre important de projets d’innovation sociétale originaux. Je collabore aussi bien avec des entreprises qu’avec des collectivités ou des membres de la société civile, pour faire naître de nouvelles formes de coopération au service du développement intelligent de projets à forte valeur sociale, environnementale mais aussi économique.

J’ai également la chance d’accompagner beaucoup de dirigeants dans des trajectoires d’évolution vers de nouveaux modèles économiques durables. Je participe ainsi à titre d’expert, au côté de mon collègue et ami Christian du Tertre, à une opération collective portée par le Réseau Alliances  et le Centre des Jeunes Dirigeants sur les trajectoires d’évolution d’entreprise vers des modèles relevant de l’économie de la fonctionnalité. Ce dispositif, financé par la Région Nord-Pas de Calais, permet à 22 dirigeants de bénéficier d’un accompagnement de 14 mois pour faire évoluer leur modèle économique dans une logique relevant de l’économie de la fonctionnalité.

Je lance, toujours avec Christian, une initiative comparable dans les Alpes Maritimes, avec le Club des Entrepreneurs du Pays de Grasse. Nous allons cette fois accompagner 12 dirigeants dans les mêmes objectifs.

J’ai finalement la chance de travailler en collaboration étroite avec des partenaires stimulants : la Fondation Ellen MacArthur, l’Institut de l’économie circulaire, le réseau Alliances, le CJD, le Club des Entrepreneurs, les nombreux partenaires de Movilab (O2Zone, Openscop, Arsenic, Fondaterra, la ville de Mouans-Sartoux, …). Tout cela nous permet de tester une quantité de nouveaux modèles économiques dans des conditions réelles et de faire ainsi progresser des connaissances utiles à l’action, ensuite partagées avec mes étudiants.

Quelle est ta définition du développement durable ? Selon toi, quel est son enjeu pour tous et chacun ?

Il y a certes la définition officielle de Brundtland, mais de manière plus pragmatique, le développement durable renvoie pour moi aux conditions de conciliation d’une performance et un progrès économique avec une performance et un progrès environnemental et social. Comme je le disais précédemment, cela passe par deux portes d’entrée : faire moins mal la même chose (comme par exemple l’éco-conception) ou faire radicalement différemment (comme par exemple l’économie de la fonctionnalité). Je suis personnellement un farouche partisan de la seconde approche tant les besoins et l’urgence du changement sont criants.

Qu’est-ce que chacun d’entre nous peut faire sur un plan individuel ? Je ne veux pas apparaître comme un donneur de leçon, aussi je serai très général. J’ai simplement envie d’inviter les personnes qui nous lisent à s’interroger sur le monde dans lequel ils/elles aspirent vivre, aux types de relations humaines que nous cherchons à promouvoir, aux types de progrès que nous cherchons à encourager. A chacun(e) ensuite de trouver en fonction de ses ressources propres le chemin qui lui parait le plus adéquat par rapport aux réponses qu’il/elle aura apportées à ces questions.

Pour toi quel est le portrait de l’enseignant de notre époque, que je qualifierais sous l’expression « la nouvelle renaissance » ?

Non plus un sachant mais un passeur, un animateur, un poil à gratter qui bouscule les consciences, met du doute là où il y a de la certitude, qui invite à la curiosité. Un compagnon de route qui modestement mais énergiquement aide ses étudiants à percevoir et à domestiquer la complexité du monde dans lequel nous vivons, qui aide à naviguer dans ce complexe et cet incertain et qui surtout met ses étudiants en posture d’acteur de leur apprentissage et au-delà de leur vie et non en simple spectateur d’une réalité sur laquelle ils penseraient ne pas avoir prise. Un professeur me semble devoir faire prendre conscience à ses étudiants du potentiel transformatif qu’ils possèdent tous, ainsi que des voies utiles pour l’exprimer. Nous gagnons à leur offrir de nouveaux horizons, leur donner espoir dans un monde qui malheureusement pour beaucoup les insécurise et les désabuse. Surtout, il faut rester modeste et se considérer comme un « agriculteur » de connaissances qui sème des graines dont certaines vont lever plus ou moins haut.

Le projet développement durable de la performance M1 démarre, quelle suite imagines–tu ?

J’espère d’abord que le dispositif pédagogique sera un succès, que les étudiants vivront une expérience enrichissante et porteuse de nouvelles connaissances et compétences. J’espère qu’ils en sortiront ébranlés et qu’ils prendront conscience que le développement durable n’est pas un concept mais une réalité qui s’impose à la table des décisions d’entreprise. J’espère ensuite qu’ils exerceront un esprit plus critique aussi bien dans la suite de leur parcours pédagogique qu’en dehors de l’école. J’espère qu’ils auront envie d’en apprendre davantage sur le lien entre développement durable et management et qu’ils continueront à se documenter et à interagir avec des gens riches d’expériences positives.

 Au niveau de leur scolarité, ce cours n’est que la première brique d’autres cours plus spécialisés dédiés au sujet. Ils auront donc l’occasion de se frotter au sujet encore de nombreuses fois.

Et j’ai aussi l’espoir que certains collègues se saisissent des reportages réalisés par les étudiants pour les intégrer dans leurs propres enseignements et pousser le curseur encore plus loin. La plupart des sujets se prêteraient en effet bien à cette reprise et je tenterai, avec le soutien de Franck Moreau, Directeur du Programme Grande Ecole de Skema et farouche supporteur de ce dispositif, à les y inviter.

Pour toi où se situe le rôle de l’éducation dans ce virage à 360° que nous sommes en train de vivre ?

Il est essentiel et le débat est immense. Pratiquement tout est à reconstruire : notre système économique, les rapports entre les acteurs, les rapports à notre environnement, la notion même de progrès et nos processus de création de richesses, … L’éducation joue un rôle crucial dans ce cadre car le changement de pratiques passe d’abord par un changement de conscience et par le développement de connaissances et de compétences nécessaires pour faire évoluer nos systèmes.

Comme je te sais un homme plein d’idées et en capacité d’action, quel sera ton prochain projet ?

Je déborde de projets. Nous nous apprêtons à fonder l’institut européen de l’économie de la fonctionnalité, qui aura vocation à favoriser le déploiement de ces modèles prometteurs au niveau européen. Je suis également en train de développer une communauté de personnes qui pourront demain accompagner le prototypage de modèles économiques durables (j’y associe évidemment certains de mes étudiants). Les besoins sont en effet criants et il faut faire monter des gens en compétences sur ces sujets complexes.

Movilab se développe de manière importante et il faudra gérer son développement. Les liens avec la Fondation Ellen MacArthur se resserrent et ensemble, nous voulons clarifier les concepts et les méthodes qui feront changer – je reprends le terme de la Fondation – l’operating system de notre économie.

Finalement, je veux aussi prendre le temps du recul pour capitaliser et partager les formidables expériences vécues ces deux dernières années, de manière ensuite à les formaliser pour qu’elles profitent au plus grand nombre.

En conclusion : Il y a les gens qui voient le monde tel qu’il est et se demandent pourquoi. D’autres le voient tel qu’il pourrait être et se disent pourquoi pas ! (Georges-Bernard Shaw)