Femme et mari, photographe… et photographe, Sophie et Laurent Mayeux ont édité en mars un superbe livre, hommage aux femmes qui entreprennent. BEEZ&CO s’en était déjà fait l’écho. J’ai voulu en savoir plus sur le projet, et sur ce couple, qui nous invite à regarder les femmes autrement.
- Qu’est-ce qui vous a donné envie de faire ce livre ? De vous lancer dans ce projet ?
Laurent Mayeux : L’objectif était double. Primo, faire un travail de portrait, c’est une thématique que j’aime beaucoup. Le portrait est, pour moi, ce qu’il y a de plus difficile, mais aussi de plus passionnant car c’est un moment intense. C’est une discipline contradictoire qui nécessite à la fois un travail de préparation, d’anticipation en amont et de l’instinct, du feeling, de l’irrationnel au moment où l’on réalise le portrait.
Secundo, c’était un moyen d’impliquer pleinement Sophie dans le studio. Sophie n’étant pas photographe de formation, on se demandait comment exploiter ses compétences en matière de gestion de projet, de rédactionnel.
Ce livre est devenu le moyen de répondre à ces deux objectifs. À l’instar d’un service R&D, il a révélé comment cette association singulière de deux compétences différentes pouvait ouvrir de nouvelles perspectives tant dans nos travaux personnels que dans nos travaux de commandes.
Sophie Mayeux : Je pense que c’est un grand tout. D’abord, je fais partie d’une famille où les femmes sont plus nombreuses que les hommes, elles ont de la personnalité, elles ont fait des choix déterminants dans leur vie. J’ai beaucoup pensé à elles toutes tout au long de ce projet.
Ensuite, en classe de première, pour le bac de français, nous avons étudié « Une vie », de Guy de Maupassant. Ce livre m’a marquée. L’histoire de cette femme en quête d’elle-même m’a réellement émue. Depuis, j’aime les récits qui racontent des parcours de femmes, j’aime me demander ce que j’aurais fait dans leur cas, dans le contexte de leur époque, de leur éducation, de leur culture.
Puis, il y a mon expérience de vie personnelle. Dans l’environnement du travail, j’ai été renvoyée à mon statut de femme. Dans l’environnement de la famille, je me suis souvent interrogée sur la situation de mon quotidien, le partage des tâches, la manière d’éduquer ma fille et mes garçons sans faire de distinction de genre… Ce sont des questions que nous abordons. Je dis à mes garçons de respecter les filles dans leur langage. Lorsque le petit dernier m’a dit un jour « Maman, je vais me marier parce que, sinon, qui va me faire à manger ?», je lui ai expliqué que ce serait normal qu’il fasse à manger aussi. Et je me suis rendue compte que c’était moi qui préparais effectivement le plus souvent les repas.
Enfin, je voulais “faire” quelque chose, participer à ma modeste mesure à l’évolution de la condition de la femme. C’est très pompeux, mais, à mon niveau, je voulais montrer tout le talent que les femmes sont capables de déployer.
- Sophie, vous dites que vous avez voulu ce projet pour qu’on regarde les femmes autrement ? Pourquoi est-ce nécessaire ?
S M : C’est nécessaire car on regarde bien souvent les femmes avec le prisme des stéréotypes. La maman continuellement absente parce que ses enfants sont toujours malades. La maman qui “ne travaille pas” et donc “ne fait rien”. La femme qui a choisi de ne pas avoir d’enfant, de ne pas se marier. La femme hystérique, la femme qui n’a pas besoin d’augmentation parce que son mari a un bon travail… Parfois, les femmes finissent par se persuader que, si ces stéréotypes existent, c’est parce qu’ils ont peut-être un fond de vérité.
Je voulais donc me positionner sur un terrain positif, montrer que les femmes sont une réserve de talents et d’énergie qu’on n’exploite pas suffisamment et qu’on ne met pas assez en valeur. Quand elles le décident, elles sont capables de soulever des montagnes, de faire avancer des projets, quelquefois un peu fous, mais elles réussissent.
- Comment avez-vous choisi les femmes qui sont présentées dans votre livre ?
S M : J’ai regardé la presse régionale, cherché sur internet, mais surtout, j’en ai beaucoup parlé. Le bouche à oreille a très bien fonctionné. Les gens me recommandaient des femmes, je les laissais leur présenter le projet et, si elles étaient d’accord pour entrer en contact avec moi, je les appelais.
- Dans la préface, Isabelle Deprez dit que le dénominateur commun de ces femmes, c’est : engagement et générosité. Pensez-vous que ces deux qualités soient essentiellement féminines ? Avez-vous trouvé d’autres points communs, l’un ou l’autre ?
L M : Non, on peut trouver ces qualités chez les hommes, Dieu merci ! En revanche, dans l’engagement féminin, il n’y a pas forcément un combat, un objectif pour gagner quoique ce soit ou obtenir un retour. L’acte est souvent plus gratuit que chez les hommes.
S M : En effet, ces qualités sont universelles. Mais je pense que, lorsque les femmes sont convaincues, elles sont capables de s’engager sans limites et de tout mettre en œuvre pour atteindre leur objectif. Elles fédèrent, elles emmènent, elles font attention de ne laisser personne au bord du chemin. Et c’est en cela qu’elles sont généreuses dans leur engagement, elles partagent.
Leurs témoignages montrent aussi qu’il ne faut pas opposer les femmes aux hommes, car c’est ensemble que les choses avanceront. La complémentarité des genres est le critère de réussite.
- Dans la préface, toujours, il y a une jolie expression : « la puissance du féminin assuré ». Pensez-vous qu’il y ait aussi la puissance du masculin assuré ? Comment se traduirait-il ?
L M : En reconnaissant cette puissance du féminin, et en l’utilisant à bon escient, l’homme a tout à gagner ; c’est là où, à mon avis, il gardera sa juste place. Les femmes ont une vision des choses plus globale que les hommes. Elles utilisent un oxymore étonnant d’instinct et d’analyse face aux situations. Il leur donnera la possibilité de surpasser les hommes si ces derniers ne comprennent pas assez vite l’intérêt de leur accorder la place qu’elles méritent dans la société. Heureusement, elles gagnent petit à petit du pouvoir dans la société.
Mais, certains hommes n’ont pas encore compris l’intérêt de partager le pouvoir avec les femmes. Beaucoup sont malheureusement dans une logique guerrière, de lutte pour le pouvoir. Les femmes pour la plupart, et cela m’a semblé être le cas de toutes celles que j’ai photographiées, ne sont pas dans cette logique. Je suis persuadé qu’avec plus de pouvoir féminin, il y aurait moins de conflits dans le monde, dans les entreprises, dans les organisations. Ou, en tout cas, ils seraient plus vite résolus.
- Racontez le parcours du livre, de l’idée à la réalisation. Combien de temps vous a-t-il pris ? Qu’est-ce qui a été le plus difficile ? Le plus facile ? Le plus exaltant ? Le plus décourageant ?
L M : Au-delà de la réalisation des portraits, le plus exaltant c’était de voir le livre se construire petit à petit et de recevoir tant de témoignages d’amitiés. Les problèmes que nous avons rencontrés, nous les avons contournés. Cela a bien entendu généré du stress, mais pas de découragement, compte tenu de notre volonté de sortir ce projet.
S M : C’est un projet qui nous anime depuis deux ans. A l’époque, le fait d’en parler me permettait de le construire peu à peu dans ma tête et de le rendre concret, aussi. Puis, il a bien fallu démarrer. Nous avons donc entamé notre quête, fait le premier portrait, la première interview. Nous nous sommes demandés si nous devions photographier toutes les femmes avec exactement le même cadrage, quelle devait être la longueur idéale du portrait écrit. Au final, nous nous sommes fixés un cadre assez large pour que notre instinct puisse s’y épanouir. Mais le cadre était quand même important pour que le projet soit cohérent.
Nous avons donc décidé de faire des portraits carrés, en noir et blanc, au naturel, de poser deux questions récurrentes comme un fil rouge et puis de faire quelque chose de beau. Le plus difficile pour moi, a été la période de relecture, car elle s’est faite dans le stress. Nous voulions ne pas manquer la date du 8 mars pour la sortie du livre. Les derniers portraits ont eu lieu fin janvier, ensuite derniers écrits, réalisation de la maquette, relecture, et je voyais le temps qui s’égrenait… J’étais tendue vers l’objectif d’y arriver, de toute façon je n’imaginais pas qu’il puisse en être autrement.
Ce qui était difficile aussi, c’était de s’arrêter, de mettre le projet de côté pour “retourner au travail”, sur les projets de nos clients. Hé oui, il ne fallait pas les oublier ! C’était dur pour moi de “planter” la rédaction car il était nécessaire de me replonger à chaque fois dans l’atmosphère de l’interview, dans ce que j’avais ressenti, pour pouvoir retranscrire au mieux tout cela dans le texte. C’est une démarche qui demande du temps et de la disponibilité, je ne pouvais pas me programmer et me dire : « Bon de 9 à 10, je traite mes mails, de 10 à 11, je rédige un portrait, de 11 à 12 » etc.
- La préface se termine sur l’amour. Est-ce un moteur pour vous deux ?
L M : Complètement. Nous sommes mariés depuis 25 ans et j’ai coutume de dire à Sophie que l’on forme une sacrée équipe. Je considère que la vie à deux, c’est une aventure en équipe, pour construire une famille ou un projet professionnel. Et une équipe ne fonctionne que s’il y a un respect mutuel de chacun de ses membres.
S M : Je rajouterai simplement que c’est un chemin qui se construit ensemble. Les embûches, les obstacles, on ne peut les surmonter que si les deux en ont envie. L’important c’est d’en être toujours convaincus.
- D’après vous, quel regard différent portent les femmes sur le monde, la société, la famille ?
L M : Elles ont un instinct de survie et de protection plus développé que les hommes.
S M : Tout en étant très combatives, les femmes sont pacifistes. Elles ont le souci de faire avancer les choses, le monde, leur monde, en harmonie. Elles ont certainement un sens plus développé de l’intérêt commun.
- Et, en matière de business, pensez-vous qu’elles aient une vision, une conception différentes ?
L M : Oui, elles ont une vision plus large, plus globale, avec une forme de sensibilité plus forte que les hommes.
S M : Elles sont davantage dans la coopération et la collaboration. Encore une fois, elles veulent réussir ensemble, elles veulent faire avancer une entreprise, des collaborateurs, en les faisant grandir, en les emmenant avec elles.
- Sophie, quel regard de femme portez-vous sur les femmes de votre livre ?
S M : Je suis très touchée par toutes ces personnalités, ces expériences ont beaucoup résonné en moi. Elles m’ont fait penser à mes grands-mères, à ma mère, elles m’ont beaucoup fait réfléchir sur la vie en général. Je suis très admirative de leur énergie, de leur volonté d’agir et de leur réussite. Les femmes peuvent réaliser de grandes choses et elles n’en sont pas toujours conscientes ou bien elles pensent qu’elles n’en seront pas capables. Je voudrais que toutes ces femmes soient inspirantes et donnent la force à d’autres d’entreprendre ce qu’elles ont envie de faire.
- Laurent, photographier une femme, c’est différent de photographier un homme ? Pourquoi certains portraits en studio et d’autres in situ ?
L M : L’approche est sensiblement identique. Le portrait est un jeu de séduction. Il est fortement lié à l’estime de soi. La personne portraiturée joue avec trois images : celle qu’elle cherche à délivrer, celle qu’elle donne réellement et celle que le photographe perçoit ou décide de retranscrire. Partant de ce principe, une femme va jouer sur des codes de séduction différents d’un homme.
La plupart des portraits ont été réalisés en studio, dans un univers neutre. Certains ont été exécutés dans un autre environnement, à partir du moment où celui-ci apportait un plus.
- Quel écho ont le livre et l’exposition aujourd’hui ? Que pensez-vous de ces réactions ?
S M : C’est un projet qui plaît et nous en sommes heureux. Bien sûr, il fait écho à la problématique de la mise en œuvre de la parité hommes-femmes qui est un sujet de fond actuel. Le livre et l’expo sont toujours accueillis avec intérêt et les femmes du projet en sont de vraies ambassadrices. Elles les relaient avec énergie car elles sont fières d’en faire partie. Elles se les sont appropriés et ça c’est vraiment la plus belle chose qui pouvait arriver.
Pour les retrouver :
La page Facebook du projet : femmesdu
nord
La page Facebook de Sophie : les femmes sont vraiment belles
Leur site : Sophie et Laurent Mayeux Photographies
crédit patchwork photo : Sabine Lecoeur













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